À travers les pages de la Bible, la polygamie se révèle comme un terrain miné, où les héros de la foi s’avancent à découvert, sans condamnation ouverte, mais aussi sans véritable célébration. Abraham, Jacob, David, Salomon : tous inscrivent la pluralité conjugale dans l’histoire sacrée, pendant que d’autres versets exaltent une alliance unique. Les Églises, elles, n’ont jamais tranché d’une seule voix, et, aujourd’hui encore, certains groupes s’appuient sur ces récits pour justifier la pratique, tandis que d’autres y voient un vestige d’une époque révolue.
La Bible, loin d’offrir un manuel univoque, juxtapose prescriptions et exemples vécus, ce qui nourrit encore, des siècles plus tard, des débats animés sur le sens et la légitimité de la polygamie dans la foi chrétienne.
La polygamie dans la Bible : entre récit historique et cadre culturel
La polygamie dans la Bible surgit dans l’Ancien Testament presque comme une évidence sociale : les textes l’évoquent sans s’apesantir, ni la glorifier, ni l’interdire expressément. Dès la Genèse, Lémec apparaît aux côtés de deux femmes : le récit s’en tient au fait, sans jugement. À cette époque, partager sa vie avec plusieurs épouses n’a rien d’exceptionnel, aucune règle ne le réglemente vraiment.
Quand on examine le rôle des femmes dans ces lignes, chaque mariage dévoile une motivation précise : alliances familiales, recherche de postérité, consolidation des liens du clan. L’homme occupe une place centrale, héritier de la lignée, tandis que la femme se révèle parfois trait d’union, parfois gage d’accord entre tribus.
Quant au mariage monogame, il ne s’impose guère dans ces traditions anciennes, même si certains passages, pensons à Adam et Ève, renvoient à une union singulière, fondatrice selon Dieu. Une tension subsiste donc, entre l’habitude bien installée de la pluralité et l’ombre d’un idéal monogame, sans que la Bible ne prenne franchement position.
Quels personnages bibliques ont eu plusieurs épouses et pourquoi ?
Certains hommes de l’Ancien Testament ont réellement vécu la polygamie. Plutôt que de juger, la Bible rapporte le contexte et les ressorts de chaque histoire. On peut citer plusieurs situations pour mieux saisir ces choix :
- Lémec : dans la Genèse, il est le premier mentionné avec deux femmes, Ada et Tsilla. Le texte relate seulement le fait, reflet d’une société fondée sur la famille élargie.
- Abraham : face à l’infertilité de Sara, il a un enfant avec Agar, la servante. Son parcours évoque la pression de la descendance et la survie du peuple.
- Jacob : son histoire unit Léa et Rachel, sœurs et épouses, mais aussi leurs servantes. Au final, quatre femmes pour douze fils, une famille nombreuse à l’origine d’Israël.
- David : roi et meneur de guerre, il a plusieurs épouses, ce qui entraîne jalousie et tensions au cœur de la dynastie.
- Salomon : le portrait du souverain compte sept cents épouses et trois cents concubines. La Bible elle-même nuance ce tableau et alerte sur les pièges d’un tel excès.
La Bible montre donc une polygamie motivée, non par simple goût personnel, mais par des enjeux collectifs : garantir la lignée, stabiliser la société, survivre dans un monde rude. Tout l’inverse de la notion contemporaine du couple centré sur l’affect et l’exclusivité.
Les différentes interprétations chrétiennes face à la polygamie
Les différents courants chrétiens n’adoptent pas tous la même lecture de la polygamie dans la Bible. Assez tôt, l’Église défend la monogamie, citant surtout le Nouveau Testament et les propos de Jésus-Christ. Dans cette optique, le mariage unique, engageant un homme et une femme, devient la norme vers laquelle tendre.
Certains versets de Matthieu prennent valeur de fondation pour beaucoup de croyants : « L’homme quittera son père et sa mère, s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair ». De même, les lettres paternelles de Paul insistent sur le fait que les responsables d’église doivent être « maris d’une seule femme ». Ces repères organisent la vie communautaire et inspirent l’idéal conjugal.
Cependant, la diversité des configurations conjugales, bien présente dans l’Ancien Testament, continue d’alimenter les discussions. Certains groupes reconnaissent la persistance culturelle de la polygamie, sans la présenter comme une règle. D’autres rappellent que l’Église n’a jamais donné de sacrement aux unions multiples et maintiennent une exigence d’exclusivité. La réponse biblique n’a ainsi jamais été monolithique : elle oscille entre fidélité aux récits, adaptation aux sociétés et prise en compte des valeurs émergentes.
Réfléchir à la place de la polygamie aujourd’hui à la lumière du message biblique
Lire la Bible ne consiste pas à recopier le passé ; cela oblige à mettre les textes en tension avec notre actualité, à questionner la forme que prend le couple aujourd’hui. La polygamie dans la Bible, avant tout un fait social d’autrefois, rencontre désormais d’autres enjeux et d’autres sensibilités.
La célèbre formule, « L’homme quittera son père et sa mère, s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair », se décline aujourd’hui différemment selon les contextes culturels et familiaux. Certains milieux chrétiens s’attachent à défendre la monogamie comme cap indépassable, alors que d’autres s’efforcent d’accorder traditions et expériences de vie modernes, sans nier la complexité des textes d’origine.
Le débat dépasse très largement la simple lecture littérale. Ce sont désormais des questions d’éthique et d’équilibre qui se posent : la Bible expose-t-elle un modèle gelé, ou invite-t-elle à interroger chaque exemple ? Beaucoup insistent sur la fidélité, le respect mutuel, la place de la femme ou la solidarité du couple, autant de valeurs repérables dans toutes les grandes histoires, de Lémec à Salomon, en passant par Jacob et David.
Pour celles et ceux qui s’y plongent aujourd’hui, la polygamie ne se résume jamais à un chiffre ou à une simple structure familiale. Ce qui compte, c’est la façon dont l’attachement, la confiance et l’équilibre prennent vie dans les existences réelles.
La Bible, à travers son épaisseur et ses contradictions, laisse le lecteur face à un choix : maintenir la tension, chercher des réponses dans la multiplicité des récits, ou tracer sa propre route à la croisée des héritages et des convictions intimes. Au bout du compte, le texte ne dicte rien, mais pousse chacun à marcher sur cette ligne ténue, entre fidélité à la source et invention de soi.



